Lectures anthropologiques

Revue de comptes rendus critiques

2019⏐4 Varia

LE DOSSIER

Synesthésie ou cacophonie des sens ?


À propos de Marie-Luce Gélard, Les sens en mots, 2017.

Olivier Wathelet

Texte intégral

Compte-rendu de Marie-Luce Gélard, Les sens en mots. Entretiens avec Joël Candau, Alain Corbin, David Howes, François Laplantine, David Le Breton, Georges Vigarello. Paris, Petra, coll. « Univers sensoriels et sciences sociales », 2017.

1La parution d’un ouvrage réunissant des entretiens de chercheurs autour de l’émergence des sens comme domaine de recherche au sein des sciences sociales — en histoire et en anthropologie — est une belle occasion pour engager une réflexion de nature épistémologique. En particulier parce que les entretiens mettent en avant les motivations personnelles des chercheurs et la façon dont leurs convictions et motivations intellectuelles se sont bâties et structurées. Recueillis et introduits par Marie-Luce Gélard (p. 7-12), les six témoignages de chercheurs engagés, avec plus ou moins de constance sur le territoire des sens, offrent dès lors un complément « biographique » et subjectif à un article de synthèse récemment publié dans l’Homme (Gélard 2016), établissant le bilan d’« une anthropologie sensorielle en France » et proposant quelques réflexions sur son avenir.

2Au-delà de son intérêt premier pour l’étude des aspects sociaux et culturels des sens, cette publication est aussi une opportunité pour réfléchir à la façon dont se constitue un domaine de recherche en anthropologie. À l’occasion de cette lecture critique, nous proposons de montrer que la richesse des approches et des prises de position n’engage pas nécessairement une dynamique collective et cumulative. Notre hypothèse, est que la circulation des idées académiques en sciences sociales, du moins dans ce domaine des sens, bute sur la primauté du théorique sur l’empirique. À plus forte raison, nous constatons que dans le cas des sens, ce travail de théorisation est mis au service de la défense d’une conception a priori de la nature humaine, différente selon les auteurs. Pour éviter l’écueil d’un jeu de positionnement qui aboutit à des propositions peu à même de dialoguer entre elles, il nous semble, au contraire, plus fécond de chercher à enrichir et à doter d’outils spécifiques, le travail d’enquête, qui dans ce domaine des sensations, reste encore en grande partie à inventer. Si Les sens en mots n’offre pas de réflexion claire sur la manière de réaliser un terrain, une lecture croisée des différentes contributions invite toutefois à (re)découvrir le rôle possible des écrits ordinaires de l’intime comme voie ethnographique privilégiée.

Dans les coulisses de la recherche sur les sens en sciences sociales

3Avec Les sens en mots, c’est donc le versant biographique de l’émergence de l’étude des sens comme domaine légitime des sciences sociales qui est mis en lumière. Les dialogues animés par Marie-Luce Gélard suivent en partie le fil du parcours professionnel des chercheurs. Ils exposent les choix plus personnels qui les ont amenés à s’intéresser à la thématique des sens, mais aussi à l’appréhender selon une perspective propre à chacun. Si les enjeux théoriques et conceptuels sont bien mis en avant, ils le sont au prisme des récits de vie et de positions dont le fondement dépasse la seule logique scientifique. Les grandes oppositions qui organisent la littérature en sciences sociales sur les sens trouvent ici un écho plus subjectif, où la conviction ou l’envie apparaissent comme des moteurs au moins aussi importants que les critères de scientificité qui prévalent dans la littérature académique.

4Ainsi, on découvre le rôle de visions du monde, voire de valeurs personnelles, dans les postures diamétralement opposées, celle du Canadien David Howes (p. 51-62) engagé dans la « mission » de concevoir une démarche qui se pose en alternative aux approches expérimentales de la psychologie ou celles du Français Joël Candau (p. 13-37) dont l’ambition est de proposer une anthropologie cherchant à collaborer avec des outils issus des sciences naturelles. Cette différence de postures traverse toute la littérature en la matière, avec d’autant plus de force que, à l’encontre des travaux portant sur des institutions (l’État, la famille, les arts, le travail …), la part de « culturel » ne se donne pas a priori dans ceux relevant des sens. C’est le mérite des travaux en sciences sociales des sens d’avoir précisément montré que cette dimension culturelle existe pourtant, et ce à différents « moments » de l’expérience sensorielle : dans la façon de valoriser et de moraliser chaque modalité sensorielle ; dans l’usage qui en est fait pour réaliser des tâches techniques, voire encore dans la mise en ordre rituelle de certaines sensations au service d’une communication non verbale entre les membres d’un groupe. Dans ce travail qui a consisté à intégrer les sensations au sein des sciences sociales, une nouvelle question, miroir de la précédente, s’est alors posée : faut-il encore envisager les sens comme un objet « naturel » pour en proposer une analyse anthropologique ou historique ? Sur ce point, les vues divergent fortement.

5Les chercheurs sont des femmes et des hommes pris dans leurs propres passions (Viry 2006). Le type de témoignages livré dans l’ouvrage, par sa nature biographique, reste cependant rare. Ainsi, le contenu des entretiens montre un constant balancement entre exigences de faire de la « bonne science » et l’expression de convictions plus personnelles, d’une sensibilité propre. Face aux débats parfois tendus qui peuvent exister entre les partisans de ces deux perspectives au sein des sciences sociales en général — qui se déroulent souvent en coulisses, mais sont néanmoins très intenses et parfois violents — la comparaison de ces parcours à la subjectivité assumée peut aider le lecteur intéressé par ce domaine du sensoriel, à prendre du recul vis-à-vis des partis pris épistémologiques qui le traversent1.

À chaque chercheur sa propre sensibilité

6L’exercice du témoignage personnel, sans être totalement nouveau — David Le Breton s’y était déjà prêté au prisme de son apport à la sociologie du corps (Lévy 2004) — a le mérite d’inviter à prendre du recul par rapport au grand défi que représente la très forte hétérogénéité des postures et des théories dans le domaine des recherches sur les sens. Ce qui apparaît de prime abord à la lecture du livre, c’est la singularité des façons d’appréhender le sensoriel. En témoigne la manière qu’à chaque contributeur de nommer le domaine de recherche dans lequel il intervient : « anthropologie des sens » (David Howes), « sensorielle » (Joël Candau), « du sensible » (François Laplantine), « des perceptions sensorielles » (David Le Breton), « de la sensibilité interne » (George Vigarello) et enfin, « histoire des sens » (Alain Corbin). Cette hétérogénéité peut surprendre au regard du caractère très restreint de ce domaine que soulignent quasiment tous les auteurs ainsi que Marie-Luce Gélard dans sa brève introduction. Elle est, selon nous, l’indice d’une difficulté à créer un répertoire consolidé de recherches qui propose une réelle perspective cumulative.

7La notion d’« univers sensoriel » proposé par Marie-Luce Gélard comme titre de la collection d’ouvrages qui est ainsi inaugurée, est une tentative pour englober cette diversité d’expressions. Or, celle-ci ne résiste pas aux témoignages des chercheurs interviewés2. Chacun poursuit une direction de recherche selon un agenda qui lui est propre, en tirant parti d’une vision singulière. À ce titre, Les sens en mots montre une communauté de « pères fondateurs » (p. 8) en quelque sorte « seuls ensembles » : ils partagent un horizon d’intérêt suffisamment commun pour qu’on puisse tenter de l’appréhender comme un tout, mais chaque parcours semble s’inscrire dans une perspective à ce point singulière qu’elle peine à faire écho — sauf pour s’en différencier — à celle des autres chercheurs réunis. En somme, il s’agit d’un formidable sujet d’enquête pour une ethnographie des sciences.

8Ce constat est renforcé par les témoignages eux-mêmes dont l’intertextualité est relativement faible. Ainsi David Howes, en tant qu’acteur notable de l’intégration des sens en anthropologie, notamment de par son rôle dans l’institutionnalisation du domaine, avec la création du laboratoire CONCERT3 et de la revue The Senses & Society fondée en 20064, mais aussi l’édition de nombreux ouvrages collectifs (notamment Howes 1990, 1991, 2003, 2004), est plusieurs fois cité, mais rarement dans la perspective de montrer une filiation d’idée ou de démarche. À l’exception d’une proximité revendiquée entre François Laplantine (p. 63-83) et David Le Breton (p. 85-105), les autres liens mentionnés entre chercheurs sont faibles : échanges épistolaires, discussions lors d’un colloque, lectures d’articles et d’ouvrages respectifs. On est loin d’une communauté constituée progressivement par des échanges réguliers et des projets ou programmes partagés, à l’instar de la « communauté invisible » de l’anthropologie de la communication anglo-saxonne restée fameuse grâce à l’ouvrage d’Yves Winkin (1981).

Les sens : objet ou prétexte ?

9Pour rendre compte de cette hétérogénéité, une première explication avancerait que l’univers sensoriel recouvre à ce point un ensemble différent de phénomènes qu’il est légitime que chacun s’y plonge à sa façon, en s’équipant des outils les plus appropriés. Or, on parle légitimement d’une anthropologie de la famille, de la parenté, du religieux ou encore du corps, alors qu’il s’agit d’objets dont la complexité n’est pas à démontrer.

10Une seconde explication serait de considérer que ce travail de durcissement des concepts, méthodes et outils liés à un domaine de recherche prend du temps. De ce fait, nous aurions la chance de voir la science en train de se constituer en empruntant et en détournant les productions d’autres disciplines voisines (Stengers 1988). Le rappel quasi systématique des auteurs, et de l’initiatrice de l’ouvrage, du caractère « nouveau » ou « marginal » de l’étude des sens semble corroborer cette explication. Les enjeux auxquels s’intéressent ces chercheurs relèvent en effet de problématiques complexes pour lesquelles les réponses demandent du temps. Par exemple, comment dépasser la division aristotélicienne en cinq sens (David Le Breton) ; s’affranchir de la tension « occidentale » entre le sensible et l’intellectuel (François Laplantine) et des dualismes classiques des traditions intellectuelles du XXe siècle, telle l’opposition entre nature et culture (Joël Candau) ? En outre, il apparait que les outils pour décrire et théoriser les sens présentent d’importance faiblesses. En particulier, ils dépendent d’un appareillage conceptuel qui serait en grande partie issu des sciences de la nature voire, plus spécifiquement, à la médecine. C’est peut-être dans ce domaine que les allers et retours entre chercheurs (échanges épistolaires, citations et reconnaissance d’opinions partagées) sont les plus clairs dans l’ouvrage, quoi qu’en prenant la forme d’un clivage réel entre le désir d’intégrer la spécificité des concepts issus des sciences naturelles (Joël Candau, George Vigarello) et le souhait de s’en extraire, voire de s’y opposer (David Le Breton, David Howes). L’analyse historique de Nélia Dias (2004) sur les productions de l’anthropologie française du XIXe siècle — a fortiori si on la replace dans le contexte d’une concurrence entre disciplines et de la volonté d’émancipation de l’anthropologie naissante (Richard 2006) — avance cependant que cette tension entre résistance et hybridation de la vision du monde offerte par les sciences de la nature n’est pas récente. Cette tension quant au bon usage des concepts issus des sciences naturelles semble donc consubstantielle de l’appropriation de l’étude des sens par les sciences sociales. Une question s’impose alors : à quel point le langage des sciences sociales doit-il, pour proposer une analyse proprement anthropologique, historique ou sociologique des sens, se couper non seulement de la connaissance produite dans d’autres disciplines, mais aussi et de manière plus problématique, ne retenir des sens que ce qui s’inscrit dans une conception préalable de sa propre discipline ?

11Un bon exemple de cette seconde perspective est donné dans le « refus radical » (p. 97) de David Le Breton de « chercher du côté de la biologie » dont il critique le « réductionnisme ». On peut toutefois se demander s’il propose ici un questionnement renouvelé sur ce qui est spécifique au sens ou, au contraire, s’il érige une autre forme de réductionnisme, celle qui consiste à ne voir dans les sens que le résultat d’un jeu de symboles et de représentations. Dernier aspect qu’il confirme en écrivant « […]  les perceptions sensorielles sont des relations symboliques du monde. Même si les hommes disposent du même équipement biologique, seul importe l’usage qu’ils en font » (p. 96,). En opérant de la sorte, c’est donc tout un pan du sensible qui échappe aux sciences sociales, sa matérialité, son ancrage dans les aspects les plus profonds de la cognition et des émotions. Serions-nous en train de manquer l’opportunité de faire bonifier nos pratiques de chercheurs au contact d’un domaine stimulant par les enjeux qu’il traite ?

12Un dernier argument en faveur de cette explication, identifiant une résistance au changement épistémologique, tient en ce que chaque parcours s’inscrit dans une réflexion antérieure à l’exploration des sens, aucun chercheur n’ayant débuté sa carrière académique en s’intéressant à ce domaine. Or, les témoignages apportés montrent que les premiers objets de recherches ou centres d’intérêt — le corps (David Le Breton et George Vigarello), la mémoire (Candau), la médecine (Alain Corbin, David Howes), les médias (David Howes et François Laplantine) — orientent et conditionnent la façon dont chacun va ensuite aborder et développer son propre regard et, au-delà, son armature théorique à propos des sens. Certes, comme le rappelle Joël Candau, ce type d’exercice biographique invite à des effets de reconstruction narrative qui exagèrent certainement la cohérence des trajectoires. Mais les emprunts théoriques aux thématiques de recherche initiales des auteurs sont néanmoins très forts et constituent des repères dans leur architecture conceptuelle. Un bon exemple est donné par la théorie des médias de Marshal McLuhan (1962), résumée par la célèbre formule « Medium is the Message », qui a présidé au concept analytique du « ratio des sens »5 de David Howes (p. 52), concept clef de son œuvre dont on a rappelé plus haut la forte diffusion.

13L’ouvrage témoigne de ce rôle structurant de « moments pivots » (« turning points » chez Howes, p. 53) dans la trajectoire des chercheurs. Il s’agit notamment, pour George Vigarello (p. 106-127), de la découverte « par hasard » (p. 109) d’un écrit de Cabanis, Rapports du physique et du moral de l’homme (1805) l’invitant à approfondir l’étude des « sensations internes ». Tout comme on peut aussi inclure la lecture par David Howes du Miasme et la Jonquille d’Alain Corbin (en 1986), à l’occasion de la préparation d’une note de lecture sur invitation ou encore de la découverte de quelques pages « lumineuses » (p. 19) du livre Le symbolisme en général de Sperber chez Joël Candau. Non seulement chacune de ces lectures a contribué à susciter un intérêt de recherche, mais elle l’a fait en colorant cette inflexion d’une couche conceptuelle qui semble durable chez ces auteurs : le discours médical décrit dans Le Miasme et la Jonquille alimente l’opposition ferme de David Howes à l’épistémologie des sciences naturelles ; le lien entre sens et moralité décrit par Cabanis se prolonge dans l’ambition de George Vigarello de lire le sensible à l’échelle des valeurs sociales ; enfin le programme cognitiviste de Sperber a longtemps été embrassé avec enthousiasme par Joël Candau. Peut-être pouvons-nous déceler dans ce processus un mécanisme généralisable de la propagation des idées scientifiques en sciences sociales ? Du moins devons-nous constater l’attraction de certains textes qui oriente la transformation des concepts dans le sens de certains modèles plutôt que dans d’autres (Sperber 1996) et retarde du même coup l’émergence d’une forme propre de recherche dédiée au sensible qui s’autonomise des modèles produits dans d’autres cadres.

14Aussi, au travers du cas du domaine sensoriel, on peut s’interroger sur la capacité des sciences sociales à conduire de grandes démarches collectives en mobilisant plusieurs chercheurs autour d’un même thème, mais aussi de techniques et connaissances scientifiques partagées. On peut également questionner l’idée selon laquelle l’étude des sens serait « aujourd’hui bien insolite » (Le Breton, p. 97). Cette idée est discutable, au regard de l’importante et prolixe littérature qui a été produite dans ce domaine au moins depuis le début des années 1990, ce qui a conduit David Howes à parler de « révolution sensorielle » (p. 61). Elle fait effectivement l’impasse sur les travaux des ethnosciences au sens large (Tornay 1978, Dupire 1987, Aubaile-Sallenave 1997) ou de l’anthropologie des techniques (Cobbi & Dulau 2004, Martin 2010) pour ne citer que deux autres domaines de recherches. Or, l’absence de reconnaissance institutionnelle est objectivée dans ce livre au travers de trois critères : les filiations étudiantes, sous la forme de thèses, peu fréquentes ; l’existence de cours dédiés au sens, représentée uniquement par l’Université de Nice ; et enfin la création de revues et l’organisation de colloques qui restent peu nombreux6 dans ce domaine. Ceux-ci permettent-ils d’expliquer le faible dialogue entre chercheurs ? Nous ne le croyons pas. Nous croyons plutôt que, sans que Les sens en mots ne traite explicitement de ce sujet, il a le mérite de mettre à nu peut-être une difficulté pour les sciences sociales académiques à proposer un discours commun qui s’adresserait à ses pairs. Par contre, les autres disciplinent, mais aussi les acteurs de la société civile sont directement intéressés par la contribution des sciences humaines à l’analyse des sens. En témoignent, notamment, les deux thèses CIFRE dirigées par Candau (p. 25), la reconnaissance des travaux de David Le Breton dans différents cercles professionnels (p. 104) ou encore les différents programmes de recherche interdisciplinaires conduits à Montréal par David Howes et ses collègues (pp. 57-59).

Deux pistes pour faire sens commun : l’écriture et l’intime

15En quoi, dès lors, cette collection d’entretiens contribue-t-elle au développement des sciences sociales des sens, comme en témoigne son rôle de premier volume d’une nouvelle collection éditoriale ? L’exercice qui consiste à présenter les étapes du parcours des « pères fondateurs » est à la fois pertinent, ambitieux, mais aussi périlleux.

16Périlleux, d’abord, en raison du choix des chercheurs réunis, démarche sélective par nature insatisfaisante. On ne saurait blâmer Marie-Luce Gélard d’avoir limité sa liste à ces quelques noms, tant en effet elle s’avère globalement pertinente. Toutefois, on se rend très vite compte que la liste des absents n’est pas moins longue, comme l’évoque la bibliographique qui clôture l’ouvrage. De même, aurait-il fallu dépasser le binôme anthropologue – historien pour, par exemple, inclure les arts vivants comme le regrette Marie-Luce Gélard et le soulignent Joël Candau et François Laplantine. Ou encore, au regard des publications importantes qui ont traité des aspects humains des sens, inviter des géographes, des spécialistes de la littérature — une ressource plusieurs fois mentionnée, la célèbre Recherche du temps perdu de Proust (1999) en tête — ou encore des linguistes et psychologues interculturels ? Enfin, le choix de ne retenir que des chercheurs français, à l’exception notable du Canadien David Howes dont l’entretien réalisé en anglais n’est pas traduit, curiosité éditoriale non justifiée dans le texte. Ce parti pris pose la question des coopérations et circulations d’idées internationales, dont témoignent des productions parfois très anciennes, notamment anglo-saxonnes (Feld 1982 ; Seeger 1975 ; Seremetakis 1996 ; Stoller 1989). Ces productions tentent de proposer un langage propre aux sciences humaines pour mettre en mots les sens et des passerelles existent, comme le montre le fructueux exercice de rapprochement entre travaux britanniques et francophones réalisés dans le cadre du colloque dont rend compte Paul-Louis Colon (2013). Or, peu de choses en sont dites dans l’ouvrage de Marie-Luce Gélard.

17Malgré ces quelques éléments discutables, l’ensemble proposé offre plusieurs avancées théoriques utiles. On a déjà évoqué la mise en lumière de l’antagonisme épistémologique entre sciences naturelles, voire médecine, et sciences sociales. Mais d’autres directions de recherche apparaissent au gré des pages, entre le couple apparence/intériorité étudié par Georges Vigarello ; ou encore la valorisation de l’intime très claire pour Alain Corbin (p. 39-50), mais aussi chez Joel Candau, François Laplantine et David Le Breton. En effet, malgré des points de départ théoriques parfois très différents, ces auteurs semblent s’entendre sur l’intérêt de regarder le minuscule, le détail des vies, pour construire ensuite une réflexion plus large, traitant de la nature humaine ou des fondements de la vie sociale. Chacun avec ses propres outils, ils ont cherché à regarder des différences perçues par des collectifs de taille plus restreinte, voire de prendre au sérieux les différences individuelles et le caractère souvent imparfait de toute forme de partage culturel.

18Ce désir de mettre en avant les différences entre les acteurs culturels — et non ce qui les unit a priori — tranche avec l’approche originellement formulée par David Howes, reposant sur la comparaison interculturelle de différences de valeurs et d’intérêts pour telle ou telle modalité sensorielle, sous la forme de « ratio de sens ». Cette position critique, tacite, vis-à-vis de l’idée de pouvoir hiérarchiser les sens, par comparaison entre cultures, est très explicite chez François Laplantine. Ce dernier, en partie pour s’opposer aux aspects « rationnels et logiques » du structuralisme et des modèles en anthropologie, privilégie la danse, le mouvement et l’intensité des ambiances sonores lors de pérégrinations urbaines. Mais elle est également présente chez d’autres lorsque, par exemple, Alain Corbin pointe la richesse des activités d’écoute de soi à l’occasion des moments de silence. Cela apparaît également lorsque Joël Candau montre, dans ses travaux, la précision singulière des gestes experts dans l’acte de sentir.

19Pour documenter ces différences entre acteurs culturels parfois très fines, liées à l’intime donc, le défi méthodologique est de taille et invite, comme l’a souligné Le Breton, à privilégier la créativité au moment de composer ses outils d’enquête. À cet égard, un deuxième apprentissage relativement surprenant que nous offre Les sens en mots est la valorisation de l’écriture qui y est faite, en particulier comme objet d’enquête privilégié. Certains auteurs soulignent l’inspiration offerte par la lecture d’écrivains. On a déjà dit le rôle joué par « La Recherche » de Marcel Proust (op. cit.). D’autres mettent en exergue l’attention méthodologique à apporter à « l’écriture de soi » (Alain Corbin, en particulier les journaux intimes, littérature biographique, etc.) Enfin, il y a ceux qui soulignent l’attention qu’ils portent à l’écriture ethnographique, en privilégiant la retranscription des discours experts (Joel Candau) ou la description en tant que telle (François Laplantine). De manière peut-être plus vive encore, les historiens réunis ici, offrent d’intéressants questionnements sur le type de sources, écrites le plus souvent, qui permet de conduire leurs recherches. Pour cela, ils expliquent en quoi les écrits quotidiens que sont les cahiers, carnets et productions non publiées permettent un accès à l’intime, et constituent des sources inestimables. Car pour mettre en mots les sens, le discours ordinaire apparaît comme une matière très féconde, en particulier parce qu’elle articule le singulier et le collectif, les émotions personnelles et des éléments de structures ou de contraintes sociales (normes, valeurs, vision du monde, etc.).

Des synesthésies au propre comme au figuré : créer des correspondances de sens

20Cette interrogation sur la façon de mettre en mots et d’utiliser les sens à la fois comme outils et comme prétextes ethnographiques pour accéder à la culture  témoigne peut-être d’une rare spécificité géographique, si on la compare aux courants anglo-saxons privilégiant la voie phénoménologique (Jackson 1996, Stoller 1997, Taussig 1993) et la quête d’un discours « par le corps », à l’instar des expérimentations cinématographiques du Sensory Ethnography Lab de l’Université d’Harvard7. Toutes ces approches ont cependant en commun une même conviction ; l’impérieuse nécessité d’inventer ou de réactualiser des formes spécifiques de description des sens dans les sciences sociales. Dans les faits, toutefois, la pratique du terrain reste très peu décrite et est appréhendée de manière concrète, non conceptuelle. Pour l’essentiel, les propositions formulées par les auteurs réunis dans ce volume sont encore faibles. Si Howes et Le Breton s’opposent au paradigme expérimentaliste, ils ne proposent pas clairement de démarche alternative qui serait spécifique aux sens. À l’inverse, la description des méthodes quasi expérimentales offertes par Joël Candau témoigne de la possibilité de tester des formes hybrides de savoir, combinant sciences expérimentales et sciences sociales, tout en reconnaissant le caractère très modeste des résultats ainsi obtenus. Lorsque Laplantine expose sa démarche basée sur ses déambulations urbaines et fondée sur sa propre imprégnation et son attention aux détails, il laisse dans l’ombre les critères qui permettent de juger de la qualité d’une donnée. On le voit, ces différentes pistes restent éminemment programmatiques et sujettes à discussions.

21Ainsi, malgré le caractère très hétérogène des témoignages produits, il est possible de tirer des fils convergents pour faire bonifier la matière, déjà riche, des travaux en sciences sociales sur les sens. L’heure semble maintenant venue de prendre le temps de tisser des liens entre un répertoire très vaste de travaux, et de chercher à dépasser les clivages conceptuels issus de divers points de départ certainement utiles, mais empêchant pour partie la création d’une grammaire conceptuelle et méthodologique propre au domaine des sens en sciences sociales. Le concept de synesthésie, spécifique au domaine des sens en ce qu’il désigne une mise en correspondance entre deux modalités sensorielles — chez certains individus cela peut passer par le fait de voir des sons ou de sentir des mots ! – semble plus que jamais utile en la matière. Plutôt que de forcer à une homogénéité très fragile, il invite à une mise en relations de choses qui ne sont irréductibles entre elles qu’en apparence. Une manière de dépasser la fragmentation actuelle des recherches.

22À ce titre, Les sens en mots est donc une lecture indiquée pour celles et ceux qui se sont d’ores et déjà engagés dans cette direction, afin d’aider à créer des liens entre ces différents travaux fondateurs. Si les hypothèses et commentaires partagés dans ces lignes s’avèrent exacts, alors ce petit livre peut être considéré comme une invitation à se positionner librement face aux divergences exprimées dans la littérature et les colloques, en prenant appui sur les contingences de la recherche académique pour proposer des travaux originaux, mais pas solitaires. Tenter de dépasser la très grande singularité des approches concernant un domaine particulier de recherche, voilà peut-être le défi le plus grand auquel cet ouvrage nous convie et qui constitue, pour quelques années encore, un enjeu pour les sciences sociales.

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Notes

1 Précisons à ce titre que notre position dans le dit domaine n’est pas celle de l’observateur mais celle du participant puisque j’ai réalisé une thèse de doctorat (Wathelet 2009), sous la direction de Joël Candau, qui s’inscrivait pour une large part dans la filiation de ses idées.

2 François Laplantine le juge notamment trop restrictif pour rendre compte de sa conception qui défend une anthropologie dont la méthode serait par nature sensorielle. Il n’y aurait donc pas, pour lui, de domaine de l’anthropologie des sens.

3 Le CONcordia SEnsoria Research Team a été, depuis sa fondation en 1988 et jusqu’à sa transformation dans le Center for Sensory Studies de l’Université Concordia (Montréal) en 1992, le premier et unique centre dédié aux sens dans une perspective de sciences sociales. Une riche littérature y a été produite. Pendant une petite décennie, elle a constitué la principale source de travaux en sociologie, anthropologie et histoire des sens, par sa quantité de publications, l’audience et le caractère systématique de son approche fondée sur l’étude interculturelle des « ratios de sens ». Ce centre a également toujours montré une grande ouverture aux disciplines artistiques et à l’histoire en particulier.

4 Publiée aujourd’hui par Taylor & Francis, la revue propose des articles originaux et des recensions critiques d’expositions et d’ouvrages. Si elle s’inscrit en priorité dans les sciences sociales, elle y agrège en réalité les « humanités » — dans l’acception anglo-saxonne du terme —, les arts et la création en général.

5 Le concept de « ratio de sens » a été repris par David Howes (1990) à la fois comme outil d’analyse et comme méthode d’enquête. Le ratio de sens doit rendre compte de la façon dont chaque culture organise, priorise et hiérarchise les différentes modalités sensorielles. À cet égard, on retrouve une extension de l’opposition entre oralité et écriture qui a, un temps, traversé la discipline (Ong 2014). Pratiquement, cet exercice de classement a souvent buté sur la difficulté de dresser des frontières claires entre domaines sensoriels ou encore d’intégrer la diversité des expressions internes à « une culture ». Pour autant perdure, notamment au sein de l’anthropologie de langue française, cette idée d’une hiérarchie des sens propre à une culture donnée. Elle constitue en quelque sorte une forme de classement intellectuel, en partie conscient, de ce qui est valorisé et dévalorisé au sein d’un groupe social donné. Si l’heuristique peut sembler utile pour proposer un cadre à une exploration des usages et pratiques sensorielles concrètes, l’analyse de terrain invite rapidement à dépasser cet outillage pour rendre compte de relation multimodales d’autres natures (association, renforcement, opposition, complémentarités entre messages sensoriels, etc.). Voir, par exemple, Gélard et Sirost (2010).

6 David Howes anime notamment le site sensory studies qui démontre pourtant une actualité de colloque extrêmement riche, francophone notamment, voir http://www.sensorystudies.org/events-of-note/

7 Ce laboratoire est avant tout dédié à l’expérimentation cinématographique et transmédia, dans la perspective de traduire et d’évoquer, par ces supports, une riche palette de sensations bien au-delà du couple visuoauditif qui constitue leur territoire naturel. Un soin important est accordé à l’esthétique des œuvres et à la manière de susciter un effet immersif multisensoriel. Voir URL : https://sel.fas.harvard.edu

Pour citer ce document

Olivier Wathelet, « Synesthésie ou cacophonie des sens ?  », Lectures anthropologiques [En ligne], 2019⏐4 Varia, mis à jour le : 29/03/2019, URL : http://lecturesanthropologiques.fr/lodel/lecturesanthropologiques/index.php?id=600.

L’auteur : Olivier Wathelet

Olivier Wathelet est anthropologue et intervient dans le domaine de l’innovation industrielle. Il a fondé l’agence Users Matter pour promouvoir et développer des outils dans le champ de la conception, centrée sur les usagers. Il a également cofondé le collectif Making Tomorrow, spécialisé en design prospectif. Après avoir consacré ses recherches et publications à l’anthropologie cognitive des odeurs, puis aux pratiques culinaires professionnelles, il s’intéresse aujourd’hui aux liens entre design, anthropologie et conception.

Courriel : olivier@users-matter.eu